--3--
«à ta place» - Art et politique

«à ta place» (2012)

Vingt-neuf autrices et auteurs suisses, toutes générations et toutes origines régionales confondues, viennent de rencontrer des personnes recevant l’aide d’urgence, des sans-papiers ou des requérants d’asile dont la demande a été rejetée. Ils ont prêté oreille à leur histoire et, aujourd’hui, leur donnent une voix. Ils parlent «à leur place».

Avec un texte «bonus» de Sabine Wen-Ching Wang.


Télecharger les textes en archive zip...


Thumbnail Druckausgabe

L'dition imprime de ces textes est parue en 2013 aux Editions d'en bas
ISBN 978-2-8290-0458-2

Commande...


Revue de presse


Pascal Rebetez

ALBERT, requérant d’asile débouté


Je suis né en Gambie, le pays de ma mère, mon père est Sénégalais. J’y ai étudié et passé un brevet d’enseignant, métier que j’ai exercé huit ans pour nourrir ma famille, mon épouse, ma fille et mon fils. L’islam est ma religion, même si je suis une sorte d’hybride, mélangeant comme ça m’arrange les préceptes musulmans, les saints chrétiens et les combines des ancêtres.
Religieux ou pas, ils m’ont tous rejeté quand ils ont su que j’avais des pratiques homosexuelles ; là-bas, ça ne pardonne pas. Regarde, ici sur les poignets et à l’épaule, ce sont les traces de coups. Une foule entière m’a tabassé. J’ai dû fuir le pays, à cause de la honte et du mépris. J’ai vidé mon compte et suis parti le plus vite possible par la Mauritanie où j’ai embarqué pour Naples, avant de remonter l’Italie jusqu’à la douane suisse. A la frontière, ils m’ont fouillé et expédié à Vallorbe par le train. J’y ai passé trois semaines puis on m’a envoyé à Anières, un centre de requérants avant d’arriver ici aux Tattes à Vernier.
C’était au printemps 2009 : j’ai tout de suite aimé la Suisse, parce que j’aime bien apprendre et que chez vous c’est facile d’aller dans les bibliothèques ou même à la FNAC : on y trouve tout ce qu’on veut à feuilleter. En lisant, je me suis fait une petite formation en informatique, me disant que ça allait me permettre de m’intégrer facilement. Un jour, après une partie de football, je vais dans les toilettes d’un café et m’y lave les pieds dans le lavabo. Le patron m’engueule, je lui dis que j’ignorais que ça ne se fait pas ici. J’ai appris la leçon et on est devenus copains. C’est ça, s’intégrer. Pourtant ma demande d’asile a été refusée.
Tout s’est écroulé. J’étais anéanti. Ne me reste que cette attestation de délai de départ et d’aide d’urgence, regarde là c’est marqué, je ne suis pas autorisé à exercer une activité lucrative. Je m’en fous, je travaille au noir à réparer des ordinateurs, ça m’aide un peu, parce que, malgré les transports en bus gratuits et une couverture médicale de base, dix francs par jour ça ne permet pas d’aller bien loin. Ça fait juste tourner en rond ou ça force à faire des conneries, à vendre de la came. Moi, je n’y touche pas, je ne veux pas dealer, j’ai une sorte de morale sur la question, c’est une affaire d’éducation, je respecte la société, les anciens. Bon, il faut dire que j’ai quarante-deux ans, ce n’est pas la même chose pour les plus jeunes qui n’ont pas eu de références morales, des pauvres types sans avenir, sans projet et qui pètent souvent un câble. À cause du stress. Ici il n’y a pas un jour sans bagarre, surtout du côté du Bâtiment I, là où on case tous les célibataires, les NEM (non entrés en matière) et les déboutés comme moi. Les flics doivent intervenir très souvent.
On vit à quatre dans une petite chambre, avant c’était un centre pour les saisonniers portugais et espagnols, maintenant c’est pour le reste de la planète, ça en fait du monde. Parce qu’ici, que tu sois bon ou mauvais, on ne te laisse qu’une solution : repartir. C’est la pression constante, alors les gens sont nerveux. On dirait que c’est fait pour qu’on devienne fous. J’ai entendu des flics dire : « Laissons-les s’entretuer ! »
En novembre 2009, on a attribué mon lit à un autre requérant, c’est le règlement : je m’étais absenté plus de dix jours sans avertir. Pendant une année et demie, j’ai dormi n’importe où, dans des cuisines, des cages d’escalier, j’en ai bavé mais j’ai vraiment appris à survivre. Je suis comme un oiseau qui ne sait pas au matin ce qu’il va manger dans la journée. Et puis j’ai continué à lire, des bouquins de psychologie, de développement  personnel, etc. Ici, forcément, on nous voit tous comme des gens stupides et pas instruits. J’ai pu prouver qu’ils n’avaient pas le droit de me supprimer un lit et j’ai réintégré le centre au début 2011.
Je sais bien que mon avenir n’est pas ici. J’ai fait un projet de retour au pays, il y a l’argent de l’aide au retour (cinq mille francs pour la Gambie), mon projet informatique coûte trois mille francs de plus mais ils ne veulent rien savoir. J’ai fait un business plan détaillé, avec prêt, etc., mais rien à faire, ça ne marche pas.
Je ne veux pas me réveiller sans un sou. Je veux pouvoir développer quelque chose là-bas, mais dans la dignité. Sans ça, je préfère encore rester ici avec dix francs par jour ou même en prison. Mais je sais bien qu’un jour, ils arriveront comme ils le font pour d’autres, ceux de la police des migrations, vers les quatre heures du matin, et hop, le vol spécial : on dit que ça coûte de vingt à vingt-quatre mille francs. Et ils ne veulent pas me filer une rallonge de trois mille pour mon entreprise, c’est incroyable ! C’est tout le paradoxe de ce pays : il y a plein de gens de bonne volonté, beaucoup d’associations d’entraide. Au niveau humanitaire c’est le top, mais administrativement, la Suisse c’est nul !


Pascal Rebetez est né dans le Jura Suisse en 1956. Il habite Genève et le Valais. Il travaille à la télévision suisse romande. Il est aussi auteur de livres de fictions du réel et également éditeur à l’enseigne des éditions d’autre part. Dernier ouvrage paru en 2012 : Les Prochains, vingt-cinq portraits dont beaucoup sont consacrés à des petites gens, des ouvriers, des exclus, des créateurs d’art brut. www.dautrepart.ch <http://www.dautrepart.ch>


->Télécharger ce texte en format RTF



Revue de presse




© https://kunst-und-politik.ch/  |  Impressum  |  haut de page